Fabienne, dernière enfant de la famille qui comptait deja trois filles, est née le 8 juillet 1964 à Poitiers.
La naissance fut rapide et sans probleme. C'etait un beau bébé blond devant lequel tout le monde s'extasiait, et d'une sagesse
exemplaire.
Elle ne fut pas très en avance pour marcher mais il n'y avait là rien d'alarmant. La parole se fit attendre.
Elle dit "Maman", "Papa", puis ne dit plus rien.
En ce qui concerne la nourriture, lorsqu'elle fût en age d'etre sevrée il fut impossible de lui faire absorber autre chose que
des aliments liquides ou purées.
Cela devenant inquietant,nous décidames de la montrer au principal pédiatre de Poitiers, le docteur Hoppeler.
Celui ci nous dit que Fabienne n'avait rien du tout et que c'etait nous qui "désirions une enfant anormale". Il ajouta que son retard
pour parler pouvait être dû à des végétations qui la gênaient et qu'il valait mieux les enlever.
De 3 à 4 ans
Rendez vous fut pris avec le docteur Saint Paul, stomatologue a Poitiers, qui lui ordonna un calmant à lui administrer la veille de
son opération.
En fait, le calmant n'eut pas du tout l'effet escompté, et c'est dans un etat d'excitation extrême, voisin de la crise de nerfs,
que nous avons récupéré Fabienne après l'operation.
Le seul résultat de cette malheureuse expérience fût que pendant longtemps elle se mettait à hurler lorqu'une personne en blouse
blanche l'approchait.
Aucun changement sur le plan du langage et de la nourriture.
Sur le plan du comportement elle ne jouait pas, ne souriait pas, elle restait de longs moments assise à froisser du papier ou à
fixer une source lumineuse: soleil ou lampe.
Dans ces moments là nous pouvions passer devant elle sans que son regard perde sa fixité ou passer la main devant son visage sans
que ses yeux cillent.
Un peu plus tard, nous sommes allés à Paris consulter un éminent spécialiste conseillé par la M.G.E.N
Seule ma femme fut admise avec ma fille dans le cabinet de consultation. Le docteur Bourdier lui déclara d'un ton tres désagreable
que Fabienne etait irrécupérable sans préciser ce qu'elle avait et qu'il n'etait pas nécessaire de venir car nous avions des spécialistes qualifiés à Poitiers.
Nous avons alors consulté d'autres médecins qui nous avouaient leur ignorance, puis nous avons rencontré le Docteur Tony Lainé,
psychiatre à l'hopital de Poitiers. Il nous demanda de lui amener régulièrement Fabienne en consultation. Cela dura plusieurs mois jusqu'à ce qu'on reçu une lettre où il nous offrait
d'hospitaliser Fabienne au pavillon de psychiatrie infanto-juvenile à l'hopital de la Mileterie à Poitiers.
De 4 à 7 ans
Le docteur Lainé nous demanda de laisser Fabienne en pension a l'hopital où elle subit plusieurs examens: un electroencéphalogramme
qui revela qu'elle etait atteinte du petit mal (forme d'epilepsie) Elle avait des absences très frequentes (pendant 3 secondes toutes les 20 secondes) , d'autre part, une radio pulmonaire
fit decouvrir une primo infection. Elle eu pour conséquence un traitement medicamenteux "De choc".
Fabienne resta plusieurs années en pension à l'hopital. Les absences s'atténuèrent rapidement pour finir par disparaitre, mais le
docteur nous dit que Fabienne etait condamnée à prendre certains médicaments a vie.
En ce qui concerne son comportement, il n'y avait rien
de changé.
Certains objets la fascinaient: les pierres brillantes, bijoux, perles, catadiopres de vélos ou de voitures qu'elle
cassait toutes les fois qu'elle le pouvait pour s'en approprier les morceaux. Elle en avait d'ailleurs toujours plein les mains et les poches et dormait avec. Les bruits d'autres objets
tels que les moteurs d'automobiles, de tondeuse a gazon ou d'appareils electomenagers semblaient l'attirer et la terroriser a la fois. Malgré tous les calmants qu'elle prenait elle était
toujours tres nerveuse et elle ne parlait toujours pas, mais elle se faisait facilement comprendre par des gestes et des mimiques. Si l'on ne comprenait pas assez vite, elle piquait des
colères au cours desquelles elle se déshabillait et mettait ses vetements en lambeaux, ou bien, d'un coup de paume de la main, elle cassait les vitres des portes.
Fabienne resta pendant 2 ou 3 ans en pension à l'hopital. Nous ne la reprenions que les week ends. Puis le docteur nous dit qu'une
expérience d'hopital de jour pouvait etre tentée et que cela pouvait etre bénéfique pour Fabienne.
Nous avons donc repris notre fille à la maison tous les soirs et j'allais la conduire tous les matins à l'hopital.
Cela n'alla pas sans problemes et l'atmosphere etait souvent survoltée a la maison. Fabienne transforma rapidement sa chambre en
champ de bataille, arrachant la tapisserie, trouant les murs, cassant les portes de l'armoire, défonçant l'armoire elle même. De plus, elle mouillait son lit toutes les nuits. Toutes les
fois qu'elle le pouvait elle faisait une incursion dans les autres chambres, en particulier les chambres de ses soeurs qu'elle dévastait en quelques instants. On prit l'habitude de fermer
les portes a clefs, mais si jamais on oubliait une clef dans une serrure on ne la voyait plus jamais. C'est aussi l'époque des premières portes enfoncées a coup de pieds. Inutile de parler
de l'ambiance qui règnait à la maison, de l'irritabilité, des colères, des scènes violentes qui parfois se déclenchaient pour un rien.
de 7 a 13 ans
En 1971 de docteur Lainé quitte l'hopital et sa remplacante Mme Buchelet dit à ma femme que Fabienne est irrécuperable et que nous
ferions mieux de nous en séparer. (Incurable et irrécuperable c'est le seul diagnostic que nous avons pu obtenir de ceux des medecins qui ont bien voulu répondre à la question " Mais qu'est
ce qu'a Fabienne ?" , le Docteur Lainé l'ayant pour sa part éludée, c'est par comparaison avec d'autres enfants de l'hopital, en voyant des émissions à la télévision, par des lectures
que nous sommes arrivés à la conclusion qu'elle etait autiste, ce qui ne fut dementi par aucun autre médecin.
Suit une période de grand découragement où nous ne nous occupons plus guère de Fabienne que pour la nourrir et l'habiller, la
laissant le reste du temps dans sa chambre à froisser des papiers.
Un voisin nous parla d'une guérisseuse de la région de Bressuire. Pourquoi pas ? Pendant plus d'un an, nous nous rendimes tous les
vendredis chez cette femme qui petit à petit, nous rendit l'espoir, et sa méthode fit sans doute plus pour Fabienne que tous les médicaments qu'elle prenait. Cela consistait en des sortes
de massages quotidiens qu'on devait lui faire matin et soir le long de la colonne vertébrale ainsi que d'autres soins analogues. Fabienne appréciait beaucoup ces soins qui ressemblaient
fort à des caresses et elle se mit à aller mieux. Elle devenait plus calme, moins violente, et elle commenca à manger comme tout le monde. A l'hopital on constata cette amélioration, mais
on l'attribua au fait que Fabienne avait de nouveau changé de groupe et de moniteurs. Toujours est il que Fabienne parut ouvrir les yeux sur ce qui l'entourait.
Un peu plus tard, en 1975 elle commenca à apprendre a lire. Je remarquai un jour qu'elle ne se trompait jamais quand elle prenait
la boite a sucre rangée parmi cinq ou six boites identiques portant toutes l'inscription de leur contenu en lettres rouges.
J'écrivis alors les mots "sucre", "chocolat", "papa", "maman", sur des cartons en me servant des memes caractères que sur la boite,
et lui proposant une récompense, je lui demandais de m'indiquer le mot "sucre". Elle le fit sans hésiter et à ma grande stupéfaction elle prononca le mot d'une voix sourde mais distincte.
Je résolu alors de continuer, et pendant plusieurs mois je lui fis lire chaque jour des mots que je découpais sur des morceaux de carton.
Fabienne se prêtait de bonne grâce à ces exercices qui se terminaient toujours par l'attribution d'une récompense, mais je ne
reussissais que pendant quelques minutes à capter son attention. Puis par manque de temps je du arrêter les séances de lectures pendant 1 an environ.
Pendant tout ce temps, il se passait des évènements graves dans ma famille. Ce fut d'abord ma fille ainée qui à 17 ans (en 1974)
quitta la maison après avoir fait une fugue l'année précédente. Ce départ fut suivi deux ans plus tard de celui de ma seconde fille.
DE 13 a 16 ans
En janvier 1977 nous divorcions et je restai seul avec Fabienne. J'avais recommencé depuis quelques mois à la faire lire avec des
livres de lecture traditionnelle (methode Rémi et Colette) Cela se passait bien, mais c'etait très long. Progressivement elle se mit a parler, toujours d'une voix tres sourde, presque
basse. Son comportement s'améliora.
La même année l'hopital loua une ferme dans la région et se fut son groupe qui se rendit chaque jour là bas. Fabienne
commença à participer aux activités du groupe, en particulier les taches ménagères. A la maison, elle etait beaucoup plus calme. Les colères etaient rares et n'atteignaient plus la
violence d'auparavant. Les progrès en langage etaient lents mais continuels.
La meme année , la rencontre d'une autre femme apporta un nouveau changement. J'avais vécu plusieurs mois seul avec Fabienne et
depuis plus longtemps encore j'avais été le seul à la maison à m'occuper d'elle. L'arrivée d'une autre femme fût sans doute consideré par elle comme une intrusion dans notre vie qui
devenait routinière. Sans doute ressentit elle la présence de cette femme comme celle d'une rivale. Les premiers mois furent donc assez difficiles et c'est très progressivement que Fabienne
accepta cette autre présence feminine. Lorsque l'hostilité du debut eu disparu il s'instaura entre elles deux un genre de relation qui n'avait jamais existé avec moi. Avec elle Fabienne
accepta d'apprendre des petits travaux manuels et de participer au ménage. Parallèlement sa relation avec moi évolua aussi et fut moins facile. Fabienne devint plus opposante avec moi comme
s'il se faisait un transfert d'autorité.
En 1978 Fabienne fit plusieurs séjours de 3 semaines chez un couple d'éducateurs qui recevaient des adolescents psychotiques
dans leur maison en Aveyron
Dans l'ensemble ces séjours se passerent bien et Fabienne acquit de plus en plus d'autonomie pour sa toilette et pour se
vêtir.
Octobre 1980 (18 ans) :
Actuellement Fabienne s'exprime en faisant de toutes petites phrases et en juxtaposant les mots sans utiliser de mots de liaison.
Elle sait répondre à cetaines questions, elle sait recopier des textes, elle sait compter. Elle accomplit très bien certaines taches ménagères, mais elle a toujours les mêmes troubles de
comportement, (bruits bizarres produits par la bouche, toujours de petits objets à la main, fixation intense sur certains objets). Elle ne prend plus du tout de médicament depuis environ 1
an.
Fabienne va t elle continuer a évoluer? Cela dépend d'elle,
bien sur mais aussi surtout du milieu dans lequel elle va se retrouver à sa sortie de l'hopital car elle a maintenant dépassé 16 ans.
La voie "normale" serait d'être maintenant internée en psychiatrie adulte, car il n'existe rien d'autre en medecine officielle. Mais
l'hopital psychiatrique a t il deja ete un lieu d'épanouissement ? N'est il pas encore surtout un lieu ou on enferme ceux qui gênent ou qui dérangent les gens dits "normaux" ?